Y'a des pensées que j'ose pas écrire. Pas seulement les écrire ici, en public, devant des yeux voyeurs - voyeurisme auquel je me prête volontiers ; juste les écrire, en laisser une trace sur le papier. Les traces sur le papier sont toujours lues, un jour ou l'autre, par quelqu'un, même par soi.
Ces pensées dont on a honte, et dont on se dit "Non, quand même... c'est trop fort pour être partagé." Quelque part, ça nous choque au moment même où on les pense. Mais ça ne choquerait que nous, ou notre famille. Alors j'ouvre quand même ma gueule.
On m'a envoyé une photo de ma sœur en fauteuil roulant. Pas de quoi s'alarmer, vu son état, c'est une amélioration. Elle se tient droite, elle regarde fixement l'appareil, je crois même qu'elle l'affronte. Elle affronte l'image que l'on va avoir d'elle. Elle veut se montrer forte, rigide, battante mais son teint cireux me hurle le contraire. Plutôt que d'être réconfortée, je me sens brisée par ce cliché.
Elle est simple, cette photo. Elle n'a pas tant maigri que ça, mon imagination me la peignait osseuse, mais elle a le même visage qu'avant - qu'avant sa grossesse.
Ce qui me pétrifie, c'est que je n'arrive pas à la trouver humaine. Je m'étais mise à penser "elle n'est plus féminine, elle ne ressemble plus à une femme" . Pourtant elle n'en ressemble pas pour autant à un homme ; non, elle est juste Malade. Comme s'il s'agissait d'une race tout nouvelle, qui la dépossédait d'elle-même. Elle est devenue n'importe qui. Elle est devenue n'importe quel malade que j'ai pu croiser avant. Il y a la race humaine, et il y a la race malade.
Elle me fait penser à ma grand-mère tarée dans ses dernières années, elle a la même forme de visage que ma tante quand elle a fait sa dépression, le même air que mon oncle quand il lui est arrivé la même chose. Je retrouve l'air de famille que tout le monde voit chez eux d'ordinaire, mais qui m'échappe complètement, et même, me surprend quand j'entends dire "ils se ressemblent" ; je retrouve cet air de famille dans les traces que laissent dans leurs peaux leurs dégâts mentaux.
Eux.
Leurs. Je ne suis pas faite du même sang. Au sens propre. Biologiquement parlant. J'ai le groupe sanguin de ma mère, celui des terres chaudes et miséreuses, celles où on crève de faim dans un paysage de carte postale des tropiques. Ils ne connaissent pas la dépression, dans ce groupe sanguin là. Pas le temps pour ça. Il y en a qui sont devenus fous, des cas isolés, lointains, mais c'est de la folie grandiloquente, celle qui se croit persécutée par des sorciers vaudous, qu'on n'ose pas enfermer parce que la superstition règne, mais qu'on devrait. Au-delà de ça, à part des problèmes d'ossature ou de carences nutritionnelles, on vit vieux, et on meurt vieux.
Mes deux sœurs ont pompé leur groupe sanguin à la source paternelle. C'est comme ça. Cholestérol et structure psychique plus fragile. Surtout chez l'aînée. Penser à sa vie m'avait toujours rendu triste ; et à chaque fois que j'y pensais, je me disais "Non, t'as pas le droit de penser ça, si elle t'entendait, tu la blesserais". Mais j'y pouvais rien.
Désormais, quand je pense à elle, je l'insulte. Et je me dis : "Si elle pouvait m'entendre, ça la remuerait ptet' enfin !" Elle remonte la pente trop doucement à mon goût, alternant trop souvent avec des rechutes. Comme si c'était sa faute, comme si elle avait voulu se faire rouer de coups par son mec. Un mois que ça ne va pas, j'ai l'impression que ça en fait le triple. Ca pèse. J'ai envie qu'elle aille mieux, par égoïsme. Pour que j'aille mieux moi aussi. Pour que j'arrête de penser chaque fois que mon téléphone vibre : "ça y est, ils vont m'annoncer qu'elle est morte." Prendre une inspiration avant de décrocher. Et avoir envie de pleurer parce que : "Aujourd'hui, elle a dit ton prénom", parce que : "Elle recommence à parler ; tout doucement, on l'entend à peine, mais elle parle !", parce que "Elle n'est plus paralysée", parce que "Elle a beaucoup souri aujourd'hui".
Et j'culpabilise de vider mon sac, de balancer des pensées qui me font honte, je culpabilise de parler de ma famille à des inconnus - et surtout, je déteste ce que je fais parce que quand je tombe sur ce genre de textes sur cow', tout ce que je pense est : "ça m'emmerde, va chialer ailleurs."
Heureusement, je ne peux pas m'avoir comme visiteur.
(Si ça peut vous rassurer, je le pense, mais je ne laisse pas de commentaire - ce serait inutile, donc cruel. Je me tire simplement.
Oh, puis, pourquoi je me justifie tout le temps, allez tous vous faire mettre.)